Les yeux dans les Bleus
(Compte-rendu de course, du point de vue d’une mère sur sa fille)
«Maman, tu viens au Ventoux ?! ». Et voilà, c’est reparti !! Ma fille Lucie, tout fraichement sortie de la Saintélyon, et alors qu’elle ne court pas à cause « des séquelles » de la course, en redemande déjà !!! Tout part de là : un jour de fin d’année 2016 quand j’apprends que la course de sélection pour les Championnats du monde de trail aura lieu à Bedoin, sur la mythique course de rentrée du Ventoux.
D’emblée, tout me parait compliqué, d’une part, parce qu’il va falloir qu’elle soit en forme relativement tôt dans la saison ; d’autre part parce que ce 46kms pour 2200m de d+/d- est un format qu’elle ne connait pas !! Elle me dit que le ratio distance / dénivelé l’impressionne ; et qui plus est, dans la caillasse de la Provence…
Et pourtant, je ne lui ferais pas part de mes doutes et de mes peurs de maman.
« Bien sûr que je serai là !! ». Je serai là pour l’encourager et la porter au plus haut ! Même si la Saintélyon de décembre lui a coûté une longue période sans course à pieds. Le 1er février, tout est rentré dans l’ordre : elle est enfin sur ses deux pieds !! Je veillerai donc à ce qu’elle optimise son entrainement, je la pousserai à ralentir quand elle m’avoue sa fatigue au téléphone ; et puis, nous bâtirons sa confiance grâce à de longues minutes passées à discuter. Décidément, la distance qui nous sépare aujourd’hui n’aura pas raison de notre complicité !
Et puis, il y a eu ce périple à Bédoin :
Je commence à avoir l’habitude des ambiances de course : Nous arrivons le vendredi pour la reconnaissance des points de ravitos. Le samedi, c’est repos pour la puce, retrait des dossards, repos de nouveau. Voyager sans rien découvrir, c’est ça la course !! Malgré tout, je me fais une joie d’être là avec elle. Nous préparons les sacs, elle m’explique pour la énième fois comment mettre la poche à eau dans le sac. Les gels : Poche droite / Les barres : Poche gauche / Les gants : poche arrière. « C’est pourtant pas compliqué », me dit-elle (Rires).
Elle joint à ça la fameuse liste « Prendre à chaque ravito » : Gourde de coca / bâtons / Saint Yorre dégazéifiée / Arnica / Et blablabla et blablabla… Je dis ça car dans ce fameux sac « à prendre à chaque ravito », c’est que du « au cas où » : finalement, elle passe au ravito comme une balle, elle n’a jamais besoin de rien, à part de changer de sac à dos, et repart sans un mot…. Bref, vous ne savez même pas si ça va ou pas !!!! Et dans tout ça, vous êtes 10 mille fois plus stressée qu’elle !!!!! Et je ne parle pas du stress que je me mets pour être certaine d’arriver à l’heure sur le lieu du ravito pour ne pas la manquer !!! Hier, j’ai du choper un ulcère à l’estomac…
8h : Wouah !!!! Quel monde dans ce tout petit village de Provence, perdu au milieu de rien, et au pied d’un caillou haut de 1900m d’altitude appelé Mont Ventoux !! Effectivement, ça met dans l’ambiance !! Les athlètes sont appelés chacun leur tour, Lucie en fait partie. Ca me fait chaud au cœur…
Le départ est lancé, la masse déboule dans les rues, et moi, je ne suis pas tranquille… Au fond de moi, j’espère juste qu’elle décrochera ce qu’elle est venue chercher !!! Elle en rêve tellement !!
Accompagné d’un de ses amis Nicolas, nous partons donc sur les routes pour rejoindre le premier ravito. Ce qui est super, c’est que nous pourrons voir passer les coureurs de nombreuses fois car le parcours longe la route et la coupe à plusieurs reprises. Lucie suit la stratégie qu’elle s’était fixée : Le fil conducteur de la montée (les 22 premiers kilomètres) est de rester calme. Jusqu’au premier ravito, Lucie sera 5ème en maintenant un écart d’une vingtaine de seconde sur les filles de devant. Seule la première (Adeline roche) creuse l’écart au fil des kilomètres. Nous l’encourageons à garder ce rythme et à ne pas essayer d’accélérer pour le moment : La montée va être très longue !!!
Crédit photo Axel Run
Et effectivement, la deuxième partie de la montée (du km 14 au km 22 jusqu’au sommet) allongera les écarts entre les filles. Lucie doublera Anne-Lise Rousset puis Célia Chiron avant d’atteindre le point haut de la course en 3ème position.
La connaissant, je sais (ou plutôt j’espère) qu’elle aura encore les idées fraiches pour ne pas descendre plus vite qu’elle n’en ait capable, et au risque de se « casser » les jambes pour la dernière partie de la course. Visiblement, non, elle restera encore posée sur cette partie du parcours. D’ailleurs Anne-Lise la doublera au point d’eau du 25ème kilomètre.
Lorsque nous attendons au ravitaillement 2 (km 31), Nicolas et moi sommes hyper inquiets. Eh oui, Adeline Roche est passée, et derrière, personne n’arrive !!!!! Le temps semble interminable !!!
« Mais qu’est ce que tu fais ??? Tu es où ma belle ??? Allez !!!!! Dépêche-toi !!! »
Quelques longues minutes après, voici Amandine Ferrato, suivie d’Anne-Lise Rousset. Et enfin, voici Lulu !!! Elle a du retard, ça va être compliqué cette histoire !!! Pourtant, elle ne parait pas si mal en point… Espérons que les apparences soient réelles et qu’elle puisse, comme elle le souhaitait, faire le job sur ces 15 derniers kilomètres !!
« Allez ma lulu, tu es 4ème, faut que tu y crois !!!! ».
A nouveau, juste le temps de lui jeter son sac et elle repart.
Crédit photo Jean Michel Faure Vincent
Dans mon esprit, tout est flou, je ne sais plus quoi penser… Et Dieu sait qu’elle serait terriblement déçue de passer à côté d’une nouvelle sélection ! L’idée de devoir la consoler à l’arrivée me fait peur. Il est toujours difficile de trouver les mots. Alors, sur le chemin qui nous ramène vers l’arrivée, je gamberge entre « Elle peut le faire, elle l’a déjà fait, elle a un mental de guerrière, elle peut remonter !!! » et « Oh, non, c’est trop loin devant, ce ne sera pas possible !! ».
De toute façon, désormais, nous n’aurons plus de nouvelles jusqu’à la voir arriver devant nous. Difficile d’attendre…
Ah !!!! Adeline Roche pointe à la première place et remporte la course. Jusque là, pas de surprise. L’écart qu’elle a creusé est impressionnant !
Nous commençons à tourner en rond, ne sachant pas qu’elle est la meilleure place pour voir apparaitre la prochaine concurrente. Les paris vont bon train : Anne-Lise ou Amandine ? Et surtout, est-ce qu’une des deux n’aura pas lâché en route, laissant ainsi la 3ème place à Lucie ?
Et puis… La délivrance…. Je ne suis pas sûre de bien voir au loin, mais il me semble bien que c’est elle… Mais bien sûr que c’est elle !!!! C’est Lulu !!!!! Woauh !!! Trop bien, je n’y crois pas !!!!
« Allez Lulu !!!!! Allez, allez !!!! ».
Dernière bosse pour elle, juste le temps pour moi de rejoindre la zone d’arrivée !!!!!
Elle redescend, tape dans les mains d’un petit garçon et se retourne une dernière fois… Deuxième, elle est deuxième !!!! Elle a réussi !!!
Nico a les larmes aux yeux, on l’enlace, c’est juste magique !!
Ah bon Dieu, j’ai souvent maudit son foutu caractère, son perfectionnisme et cet amour pour sa passion ; mais je ne peux qu’être fière que la voir rebondir à chaque fois qu’elle dérape, qu’elle chute ou qu’elle s’effondre. Mon mari pense qu’elle n’est pas faite pour le trail, au vu de ses fréquentes blessures. Elle, fera ce qu’il faut pour aller là où elle a rêvé d’atterrir. Finalement, elle nous emmène chaque fois un peu plus avec elle !!
Depuis 2013 (sa première sélection en équipe de France), j’ai vu ma fille changer, s’épanouir et défendre pleinement les valeurs que nous lui avons enseignées.
Et aujourd’hui, je la vois à nouveau les yeux dans les Bleus.



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