Un Marathon c’est déjà un moment unique et rare pour beaucoup de coureurs mais quand il se passe en Corée du Nord dans l’un des pays les plus fermés au mode c’est vraiment inoubliable!

Voici le récit d’Olivier qui courait à l’occasion son 93éme Marathon.

Prologue…
Nous sommes dimanche. Voila maintenant quelques jours que je suis rentré du marathon de Pyongyang, encore sous le choc de l’incroyable aventure que je viens de vivre, et en vérité bien incapable de raconter dans sa globalité ce voyage en terre inconnue.
Je suis sous le choc, certes, mais j’ai désormais une conviction: La Corée du Nord n’est pas un pays, c’est une expérience.
Incroyable, inimaginable,en dehors du temps et des réalités occidentales.
Des flashs de cette course si singulière me reviennent continuellement. Je ne suis plus en Corée du Nord et pourtant une partie de moi n’en n’est pas encore parti.
Je vais tenter de vous en faire le récit…

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Flash – KM 0: Rencontre avec un mythe

Alors que le soleil vient de faire son apparition, nous sommes tous là. Il ne manque absolument personne au milieu de cette pelouse: les professionnels Kenyans et Tanzaniens, sûrs de leur domination, l’élite des coureurs de Corée du Nord, surentraînés et surmotivés, mais également une improbable diaspora de coureurs amateurs de plus de 50 pays. Chinois, Russes, Brésiliens, Indiens, Suédois, Anglais, Francais… et même Américains.
Nous avons tous répondu présent à l’appel de cette course hors du commun.
Et oui, nous somme bien tous là, au beau milieu de cette pelouse, ou plutôt ce terrain de football à écouter l’hymne Nord Coréen, a l’intérieur du très imposant et très méconnu « May Day » stadium, plus grand stade au monde.

Pourquoi utiliser ce stade si prestigieux pour ce marathon que je pensais méconnu? J’apprendrai plus tard que ce marathon revêt en fait une importance capitale pour le régime Nord Coréen: Il donne le départ des fastueuses célébrations de la naissance de Kim il Sung, le père vénéré de la glorieuse nation Nord Coréenne. S’ensuivront de nombreux défilés et festivités qui se termineront en apogée mi avril lors des célèbres « Mass Games », sorte de tifos géants éxécutés à la perfection par des centaines de milliers de participants.

Alignés, silencieux et pour tout dire quelque peu fascinés par ce spectacle irréel, nous avons quelques minutes auparavant fait un tour d’honneur derrière nos bannières respectives.
Tout est millimétré, parfait, droit, carré. Cela me rappelle étrangement les JO ou les championnats du monde. Aucun doute, les bien aimés dirigeants ont prévu les choses en grand…
Des tribunes inférieures pleines à craquer, 60.000 paires d’yeux nous observent et nous applaudissent. Quel spectacle ahurissant!
C’est décidé, ce marathon sera mon championnat du monde à moi.

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Flash – KM 5: Un Américain en Corée du Nord

Comme à mon habitude lorsque je me prépare à courir un marathon important, j’ai encore raté mon départ. Contrairement aux autres marathons internationaux, le coup de feu a retenti subrepticement, presque inaudible.
J’étais encore loin de la ligne de départ, emmitouflé dans mon sac poubelle 120 litres spécialement acheté pour l’occasion, en train de me battre avec le réglage de ma montre. Et j’ai perdu près de 2 minutes dans ce combat finalement remporté. Mon championnat du monde à moi commence décidément bien mal.
Les cinq premiers kms vont donc consister à passer en revue une bonne partie du peloton, tel un Kim Jong Un à la parade.

Volia qu’arrive enfin le kilomètre 5. C’est à cet instant précis que je rejoins Mike et lui adresse un salut amical.
Incroyable Mike. Surprenant Mike. Américain directement débarqué de New York, il sera pour moi un sujet de curiosité durant tout ce périple.
Pensez, un américain en Corée du Nord, nous ne sommes pas loin d’un extra terrestre débarquant sur terre…
Mike est sympathique et jovial. Oui mais voila, Mike a du rater quelques cours d’histoire dans sa jeunesse. Notamment sur la période 1950-53…
C’est ainsi que je l’ai vu déposer quelques jours auparavant une magnifique gerbe, comme le veut la coutume, de fleurs devant les statues dorées des grands leaders et bâtisseurs de la nation Kim Il Sung et Kim Jong Il.
Je n’ai alors pas osé lui rappelé que plus de 36.000 de ses compatriotes ont perdu la vie dans ce qui reste comme la première non victoire américaine, annonciatrice de la déculottée au Vietnam.
Cette cruelle réalité lui sera rappelée quelques heures plus tard lors de la visite du « musée victorieux de la libération de la mère patrie »- bref du musée dédié à la guerre de Corée. Edifice aux proportion délirantes, à la mesure du ressentiment de ce peuple, et entièrement consacré à la glorieuse défense du peuple opprimé contre le cruel envahisseur, responsable de la partition de la Corée. Le choc fut brutal, je puis vous l’assurer.

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Flash – KM 13: De l’impérieuse nécessité de respecter les règles de nos hôtes bien aimés.

S’il est une chose de certaine dans ce pays, c’est qu’il n’y a pas de place pour l’approximation. Tout est carré, millimétré. Tout est blanc ou noir, la négociation n’existe pas… Au poteau d’exécution le gris!
Il en va ainsi des règles qui entourent ce marathon.
Prenez la tenue par exemple: Interdiction de porter des slogans, des logos, des marques ou toute autre chose risquant de porter atteinte au bon fonctionnement du pays en général, et du marathon en particulier.
L’an dernier, un marathonien peu au fait de tout cela a du se résoudre à courir son marathon en jean…
Il en va de même pour les montres GPS et baladeurs qui ne sont autorisés qu’après avoir été minutieusement contrôlés à l’aéroport.
Il ne s’agirait pas d’importer en toute illégalité du matériel contre-révolutionnaire ou de la pornographie de bas étage.
Malheur a qui oublierait une sextape dans son téléphone, les militaires sont très au fait du maniement des dernières technologies et n’ont pas leur pareil pour faire rendre gorge à votre téléphone.

Le marathon respecte à la lettre cette précision toute nord coréenne: ravitaillement seulement sur les zones autorisées, tous les 5 kilomètres.
Il en va de même pour les toilettes, qui pourtant se trouvent souvent à plus de 500m du parcours.
Parlons en, justement, des toilettes. A l’approche du 13eme kilomètre, je suis à bout. Mère nature s’est rappelée à moi il y a déja un bon moment, et cela fait maintenant de longues minutes que je réfléchi à la meilleure façon de me soulager. La prudence même ordonnerait d’utiliser les toilettes. Nous sommes en terrain contraint tout de même.
Oui mais voila… je suis dans ma course, mon championnat du monde a moi, et je tiens la vitesse hallucinante à mes yeux de 14 km/h. Ces mètres supplémentaires me semblent une éternité et je ne peux me résoudre à perdre ce qui a été si chèrement acquis. Alors c’est décidé, j’utiliserai à bon escient le tunnel si obscur repéré au tours précédent.
Proprement, discrètement, tout devrait bien se passer. Allez, hop, action… Tout au bonheur de soulager de mes pensées ces considération si terre à terre, je regarde machinalement derrière moi.
Horreur, j’aperçois au loin un phare jaune et rond. Cela ne trompe pas: il s’agit bien d’un des moto de l’armée, qui patrouille autour de nous depuis le départ.

Et je me rappelle d’un coup ou je me trouve en ce moment même: Dans le pays le plus fermé du monde, ou un américain a été récemment condamné à 15 ans de travaux forcés pour avoir volé un drapeau…
La moto se rapproche. Que va -t-il se passer? Élimination? Prison? Je me vois déjà devant un tribunal implorer la clémence qu’on ne me donnera pas. Le tout filmé par la télévision, trop contente d’offrir au monde le spectacle d’un mauvais étranger dégradant cette glorieuse nation.
La moto arrive maintenant sur moi. Je recommence immédiatement à courir, en prenant mon air le plus innocent. Le motard veut me parler. Ca y est, c’en est fini de moi, adieu…
Il me regarde et tenter de me faire comprendre quelque chose. J’ose à peine y croire. Il s’inquiète simplement de ma santé et pense que j’ai été victime de crampes.
Aujourd’hui encore je remercie les fabricants russes d’avoir équipé leurs motos de phares anémiques…

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KM 27: Pyongyang, plus belle ville du monde?

C’est en passant pour la troisième fois devant l’incroyable arc de Triomphe, le plus grand du monde bien sûr, que je me décide à le contempler. Il faut dire que je cours sur des rails.
Cela fait bien longtemps que j’ai laissé mon cerveau de côté et l’ai remplacé par le pilotage automatique.
Quel monument incroyable tout de même, et totalement démesuré, digne de la ville dans son ensemble. J’ai à ce moment une pensée émue pour Napoléon et son arche Parisienne désormais si ridicule à côté.. Décidément, nos amis Coréens ont vraiment fait les choses en grand…

Il faut dire que Pyongyang ne peut laisser personne insensible. Vitrine du régime Coréen, tout y est plus grand, plus massif que dans toute autre capitale. Avec ses immenses espace verts, ses monuments grandiloquents, ses musées démesurés, cette ville fait immanquablement penser à Washington. Quelle ironie!
Cette citée regroupe notamment parmi ses monuments incroyables le plus grand stade (du monde – le May Day), le plus grand arc de triomphe (du monde), la plus grande tour en granit (encore du monde décidément), du métro le plus profond (après celui de Moscou, raté pour cette fois) et de la plus grande place, le square Kim Il Sung ou s’entraînent continuellement des dizaines de milliers de coréens
Mais trève de rêveries, le monument marque également le début d’un long et pénible faux plat. Il faut maintenant me concentrer, alors que sur ma droite apparaît le majestueux stade de 50.000 places appelé fort opportunément stade Kim Il Sung – Bizarre, le nom me rappelle vaguement quelque chose –

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KM 35: Je suis allé en Corée et j’y ai vu plein de Coréens

Alors que je viens de passer la zone de ravitaillement, mon esprit s’attarde sur la foule considérable qui est massée le long de la route.
De grand sourires, des enfants qui demandent tous à taper dans nos mains.
Décidément les Nord Coréens sont bien loin de l’image que donnent le dirigeants de ce pays. Ils semblent heureux de partager ce moment avec nous.
C’est d’ailleurs une constante que je retrouverai lors des visites: les Nord Coréens sont gentils et accueillants, ils ne refusent jamais une photo, et n’hésitent pas à venir nous voir.

Il se dégage toutefois de cette foule une impressions spéciale: Ils se réjouissent, certes, mais dans un ordre parfait. Pas une personne pour empiéter sur le bitume, pas une personne pour empêcher notre marche en avant.
Ils ne s’agirait pas de se faire remarquer tout de même!
Cela m’amène à considérer que dans ce pays l’individu n’est rien, seul compte le collectif. Leur vie semble comme gérée par un (Glorieux) Tour Opérateur, qui leur dit quand et ou travailler, et programme pour eux de nombreuses activités de groupe (Danses, Mass games).
Il ne s’agirait pas que la chienlit s’empare de ce pays parfait et ultra propre tout de même. Ainsi l’activité principale semble être la peinture – en batiment, pas sur toile – en témoignent ces centaines de personnes que j’aurais vu repeindre inlassablement, qui un lampadaire, qui un morceau de mur. Il y a un marché à prendre pour Dulx valentine, c’est sur…

KM 42: L’arrivée extra-ordinaire d’un coureur tout à fait ordinaire.

Cela fait maintenant des heures que je cours. Des heures que je ne regarde plus ma montre. J’ai perdu ma lucidité depuis si longtemps.
Seul m’intéresse de rester concentrer sur ma foulée. De plus en plus lourde au fil des kilomètres, chaque nouveau mouvement est maintenant un supplice.

La foule des coureurs s’est éclaircie au fil des kilomètres. De mes 2.000 camarades du départ il ne reste plus personne. je cours seul, désespérément seul.
Certes, je suis très longtemps resté au coud à coude avec une jeune Nord Coréenne, mon lièvre, mon grand leader à moi.
Oui mais voila: elle a certainement une motivation supérieure à la mienne. Ces championnats sont pour elle une porte d’entrée potentielle vers une vie meilleure. Une victoire ou une bonne place assurera sans doute à sa famille la bonne grâce des dirigeants. Elle a donc fini par me décrocher. Les mètres se sont aditionnés, puis multipliés entre elle et moi. Et j’ai fini par la perdre de vue, elle me laisse seul avec mes souffrances.

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Je me trouve maintenant dans l’obscurité la plus totale. Ou suis je? Quelle est cette lumière blanche au bout du tunnel? Et quel est ce bruit qui grandit au rythme de mes foulées?
Et la, d’un coup, la lumière. Aveuglante… et une clameur, assourdissante.
Je viens juste de rentrer à l’intérieur de ce stade si intimidant et 60.000 personnes sont là, qui crient et tapent dans leurs mains. Mais qui peuvent ils donc applaudir? Je suis pourtant seul sur la piste qui mène à l’arrivée?
Serait-ce pour un vulgaire petit coureur amateur qui arriverait plus de 50 minutes après les vainqueurs? Jamais de ma vie je n’ai ressenti une émotion pareille… et repense aux idoles de mon enfance, Bikila arrivant sans chaussure à Rome en 1960, Alain Mimoun au bout de sa souffrance à Melbourne en 1956.
Je ne suis qu’un petit coureur amateur mais il sera écrit que je me montrerai digne de cet honneur que m’a réservé le public.
J’accélère. Je suis au bord de la rupture. 15 kmh, 16 kmh, 17kmh, je finis dans un sprint aussi inutile que vital à mes yeux.
La ligne d’arrivée franchie, je prends réellement conscience de l’environement qui m’enveloppe… et réalise pourquoi je me suis inscrit il y a un an de cela.

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Je n’ai pas participé à un marathon. j’ai pris part à une aventure fantastique. Mon Aventure.